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Langue une (Dominique Autié)

 

L’athanor d’Armel Guerne

 

Préparer la nouvelle édition de La nuit veille d’après le seul texte typographié en 1958 par les éditions Desclée de Brouwer m’aura valu d’écrire l’une des pages les plus fécondes – et les plus saisissantes – de mon journal intime d’éditeur.

Armel Guerne n’a, semble-t-il, laissé ni manuscrit réputé définitif de son texte, ni dactylographie (ce que le typographe nomme la copie, qui fait référence dans son travail), ni jeu d’épreuves corrigées de sa main ; ces deux derniers documents ont dû être archivés par l’éditeur, ils n’ont peut-être pas été détruits, les consulter eût été l’idéal – entreprendre de la faire : une folie… l’assurance, dans le meilleur des cas, de mettre un confrère dans l’embarras !

Or, un texte imprimé est (presque) toujours lacunaire. S’il ne l’est pas en regard de l’orthographe et des règles propres de la typographie, ce qui constitue déjà un rare mérite, il l’est de fait par le choix d’une mise en page, d’une justification (la longueur des lignes), d’un corps de caractère, d’une charte graphique et typographique. À cet égard, l’édition de Desclée est déroutante pour le nouvel éditeur : le petit format du volume entraîne une justification du texte courant très courte, qui a contraint le typographe de 1958 à de très nombreuses coupes en fin de ligne ; surtout, l’usage exclusif des grandes capitales dans les titres (de parties, de chapitres) interdit d’attribuer de façon certaine les capitales initiales dans les titres des Rêves qui constituent les livres deuxième et quatrième de La nuit veille – seule la table des matières, composée en « bas de casse », permet de rétablir, en partie seulement, ce qui fut l’intention de l’auteur.

Ajoutons, pour être précis (1), que nous avons utilisé le procédé rendu possible par l’informatique qui consiste à scanner le texte imprimé d’origine : source de quelques imprécisions dues à de menus défauts d’encrage du caractère typographique sur l’édition originale, cette technique eut cependant, en la circonstance, un effet hautement bénéfique tout à fait inattendu : nombre de tours syntaxiques et de mots, et plus encore la ponctuation singulière que pratique Armel Guerne – autant de chausse-trapes pour qui s’aviserait de saisir à nouveau ce texte sur un clavier – ont été respectés par le logiciel de reconnaissance de texte. Une fois débusquées les quelques substitutions de caractères (un point d’exclamation confondu avec le chiffre 1 par le programme électronique…), les correcteurs ont pu se consacrer à l’essentiel : un petit nombre, toutefois significatif, de termes et de tournures sur quoi nous butions tous. Fautes du typographe ? inattentions du prote, inaperçues de l’auteur corrigeant ses épreuves ? mauvais report des corrections de Guerne ?… deux coquilles vraies dans tout le livre, défigurantes, bien entendu rectifiées pour cette nouvelle édition, laissaient place au doute sur la fiabilité absolue du texte imprimé en 1958. Dans quelques cas, il a fallu trancher. L’éditeur a suggéré de le faire toujours au bénéfice d’un scrupuleux respect de l’auteur et de son texte. Au final, pour chaque cas, un présupposé admis d’un commun accord prévalait : Guerne, sans doute, l’a-t-il voulu ainsi !

Il conviendrait d’interposer ici une suite d’exemples – problématiques ou non dans la mise au point du texte – pour illustrer la mobilisation qu’exige, de la part de tous ceux qui y collaborent, le fait de travailler un tel matériau. Celui-ci, en deçà, en amont du texte lisible, est constitué par la langue singulièrement dense d’Armel Guerne (comme en chimie on le dit d’un élément), dont ce travail fait affleurer les strates, éprouve les lignes de force et de rupture, une sorte de puissance tellurique relevant de la tectonique des plaques : je crois mieux dire en proposant organique.

Chaque page de La nuit veille recèle en effet un austère et lumineux bonheur à la mesure du « Appelons-moi Ismahel », souvent cité, qui ouvre la traduction qu’Armel Guerne a donnée de Moby Dick. Ces nodules sur lesquels la lecture trébuche parfois mais jubile toujours, tiennent à des périodes de concentration de la langue sur elle-même. Un resserrement, un appel d’énergie avant détente des muscles, un mouvement de systole et diastole pour activer le sens, à la façon dont la pompe cardiaque traite le sang. Cette contraction opère, sur un mode somme toute classique, autour du mot juste – qui n’est pas fatalement un mot rare –, autour d’un agencement de termes que la phrase ajointe – les rares métaphores de Guerne sont déconcertantes par l’efficacité qu’elles tirent de leur sobriété même –, autour enfin ( c’est le cas de l’incipit de Moby Dick ) d’une disponibilité syntaxique dont, semble-t-il alors, nul autre n’aurait songé à tirer profit, en cet instant précis du texte. Jamais il n’y a torsion, abus, violence, ni manœuvre de basse séduction : la langue est disponible, elle s’offre, Guerne en fait son miel.

Un tel relevé pour ainsi dire géologique de la langue d’Armel Guerne comblerait, dira-t-on, un thésard en lettres modernes dont le patron accepterait toutefois qu’il puise, sans distinction, dans la totalité de la bibliographie, traductions et livres d’auteur confondus. Mais ce serait faire l’impasse sur une dimension de l’écriture d’Armel Guerne – évidente dans le cas précis de La nuit veille –, à savoir sa mise à disposition, sa posture dans la page. Je ne mentionne pour exemple que la fin du chapitre « Le rêve et les rêves » (2), qui cumule les contraintes d’un discours énumératif, sous une forme qui convoque les ressources de la prosodie, où la ponctuation, dans un exercice quasi acrobatique, concilie le souffle et le sens ; mettre en page une telle séquence dans un format, un œil de page et une justification différents de l’original, tout en respectant le jeu des alinéas imposé par les conventions typographiques, fut une gageure impossible à tenir sans entrer dans la fibre même du texte, dans le métabolisme de la langue (un théoricien de la littérature dirait : sa structure). La langue d’Armel Guerne a un lieu, qui est la page, une matérialité avec ses lois propres, qui est le texte typographié – elle est une langue qui s’encre dans le livre. J’appelle organique cette dimension du langage dans le commerce de l’âme avec le support (matériel dans le cas de l’écrit, vibratoire dans l’oralité de la parole) où l’autre – le lecteur, notre prochain – est convié. Quand ce dispositif, subtil, vulnérable mais infiniment puissant, est pris en compte pour lui-même par l’auteur, il convoque de la sorte ceux – l’éditeur au premier chef – qui acceptent d’être les artisans de cette médiation, les intermédiaires du commerce d’un texte avec son lecteur. Ce que médiatise l’éditeur (celui qui met au point la leçon d’un texte en vue de sa publication, mais encore celui qui donne forme au livre), c’est le sens. Il n’est pas de plus grave responsabilité. (3)

Vient enfin ce qui touche de façon plus spécifique encore à ce livre-là précisément. Dans l’introduction qu’il a accepté de donner à sa nouvelle édition, Jean-Yves Masson indique avec subtilité l’étrange situation de ce texte par rapport à son sujet premier, le rêve. Il démontre comment et pourquoi La nuit veille n’est pas, à proprement parler, constitué de simples récits de rêves. On peut aller plus loin encore, me semble-t-il, dans les conséquences de ce que Jean-Yves Masson souligne avec tant de clarté pour la lecture de ce livre difficile – effrayant, parfois, remarque-t-il avec raison. Le cadre de ce bref article, plus impressionniste qu’universitaire, ne me permet pas d’argumenter solidement une telle proposition, mais elle s’impose assez tôt à qui s’avance, ainsi que nous l’avons fait, dans la langue d’Armel Guerne : La nuit veille est, stricto sensu, une traduction. Jean-Yves Masson le suggère, en plusieurs passages de son étude : Ce qu’a tenté Guerne dans La nuit veille, et qui en rend la lecture si saisissante et par endroits si effrayante, c’est de s’approcher par l’écriture de la nudité du rêve, antérieure à sa formulation. De sorte que le récit de rêve ne va jamais, chez lui, sans un doute permanent sur le statut de ce récit qui – paradoxe qui n’eût peut-être pas plu à l’auteur si on le lui avait formulé ainsi, mais je m’y risque – rejoint les préoccupations les plus aiguës de cette « modernité » que par ailleurs il déteste tant. Le rêve tel que Guerne tente de le cerner est en permanence, si l’on écoute bien le texte, d’une oreille sensible (j’ai rappelé plus haut que pour Guerne, le poète lui-même est oreille avant d’être bouche), le rêve est l’objet d’une traque. Ce sont ici bien souvent des rêves à deux voix, dirait-on, l’une qui raconte, l’autre sous-jacente, qu’on entend à peine, mais qui pose continuellement la question lancinante : était-ce bien cela ? comment le sais-tu ? ou plutôt, pour reprendre la formulation favorite de Guerne, comment le sait-ON ? (…) Bien que Guerne affirme dans ses aphorismes que le rêve est la chose qui nous est la plus personnelle, la plus intime, il s’est aussi attaché à montrer comme aucun autre qu’il ne va nullement de soi de raconter un rêve continuellement à la première personne. Non pas seulement parce que « je » est de toute façon, dans le rêve comme en poésie, « un autre », du fait de la puissance transfiguratrice propre au rêve, mais parce qu’il y a aussi, dans le rêve, du « nous » et du « on », du pluriel et de l’impersonnel, et des événements sans sujet que la narration doit s’efforcer de ne pas rationaliser d’emblée. (4)

La poésie n’est pas seule à répondre à cette problématique ; l’œuvre de traduction, telle que l’ont pratiquée quelques-uns des grands traducteurs du XXe siècle au nombre desquels compte Armel Guerne, est confrontée à ce que décrit de façon rigoureuse Jean-Yves Masson dans les lignes qui précèdent : l’auteur y est bien un autre ; et, dans les plus grands textes, deux voix se mêlent jusqu’à rejoindre l’impersonnel d’un texte qui déborde son temps, excède la singularité de son auteur (quand la mémoire est conservée de son identité), pour se fondre dans ce qu’on pourrait tenter de nommer le patrimoine commun, universel, de l’homme à l’œuvre – et non seulement, loin de là ! quelque trésor indécidable de la littérature mondiale. Il en va ainsi de grands textes de l’Antiquité, de pièces immémoriales que se sont annexées les religions (songeons au Cantique des Cantiques) ou qu’elles ont suscitées (songeons à l’immense corpus des livres de l’Inde et aux textes des mystiques de l’islam) : il s’agit moins dès lors de traduire de nouveau ces œuvres sans âge en trouvant des équivalences sémantiques nouvelles dans une langue modernisée que d’écrire sans relâche des textes devenus impersonnels, à tenter d’entrevoir, comme en rêve – je pèse mes mots, mais en souhaiterais, ici, un plus ténu encore – une infime pulsation de ce qui fut, peut-être, la langue du Cantique des Cantiques, celle des Upanishad ou de Rûmî. Ce à quoi Guerne sans nul doute accède quand il traduit les Hymnes à la nuit de Novalis ou les Sonnets de Shakespeare. Or, ce qu’il traque dans ses propres rêves, pour reprendre la belle expression de Jean-Yves Masson, n’est autre que cette pulsation d’une langue qui n’est pas encore la sienne et ne le sera que provisoirement ; tant le sentiment s’impose avec force, au bout de notre travail de préparation du texte pour sa publication, que La nuit veille est un livre dont le destin est d’échapper aux limites nécessairement étroites de la bibliographie de son auteur : par la médiation qu’il opère – de cet impersonnel, de cet indéfini de la langue puisant dans le rêve à ses sources nocturnes, vers ce défaut de langue dont tout lecteur aigu se sait inconsolable –, La nuit veille est un livre pour sa plus large part universel.

Pour toutes ces raisons, un autre titre possible, tout aussi juste que celui qu’il retint pour son livre – l’auteur y a-t-il songé en son temps ? –, eût été l’admirable Traduit du silence que Joë Bousquet choisit en 1939 pour donner à lire une partie de ses cahiers. (5)

Pour toutes ces raisons encore, La nuit veille semble fonder un théorème quelque peu redoutable dans sa trompeuse évidence (elle est telle, je suppose, pour tout traducteur conséquent) : traduire c’est écrire, écrire c’est traduire.

Le lecteur familier confirmera que toute traduction d’Armel Guerne évoque qu’on pénètre dans le cabinet de l’horloger ou de l’orfèvre (6); La nuit veille, l’un des textes réputés ressortir à l’œuvre personnelle, introduirait le lecteur dans le laboratoire de l’alchimiste. L’image est séduisante, mais j’atteste qu’elle est inexacte : les outils, les cornues, la matière, l’esprit, les règles profondes et pour partie secrètes que celui-ci impose à celle-là sont les mêmes. Il n’y a qu’un athanor – un homme seul en entretient le feu, à ses risques et périls.

Jamais mieux qu’aux prises avec un tel livre, l’éditeur – dont les technologies contemporaines restent, plus qu’on ne le supposerait d’emblée, redevables à plusieurs siècles de typographie – n’aura perçu combien sa contribution au travail de la langue, mené en ses instances tout à la fois premières et ultimes ainsi que l’a mené Guerne, le rapproche du grand œuvre, du moins de sa plus apparente visée : dans le plomb, révéler l’or.

 

Fondateur avec Sylvie Astorg des éditions InTexteDominique Autié est éditeur et écrivain.

 

  1. (1) Le lecteur comprendra plus loin que cet exposé quelque peu technique, ardu sans doute pour le non-spécialiste, est toutefois nécessaire : c’est confronté à cette problématique, en raison des points exposés ici, que l’éditeur a pu mener cette véritable « plongée » dans la langue d’un auteur dont il s’était fixé de rééditer le texte, au plus près de l’intention initiale, en respectant le plus fidèlement possible l’écriture d’Armel Guerne.
  2. (2) La nuit veille, pp. 48 sq. de l’édition Desclée de Brouwer, pp. 44 sq. de la nôtre.
  3. (3) Je crois devoir étayer cette remarque : l’éditeur médiatise le sens du texte qu’il publie – il devrait même se borner à ne faire que cela ! Le choix de composer l’ensemble des titres d’un livre en grandes capitales non accentuées peut – ce n’est qu’un exemple parmi d’autres possibles – altérer gravement l’accès au sens du titre lui-même, voire de tout le passage qu’il titre. LE LETHE PASSE A GUE, ainsi composé, ne saurait restituer la séquence : Le Léthé passé à gué (j’improvise ce cas de figure farfelu mais éloquent, je pourrais dénombrer les flottements que suscite l’usage des capitales – fussent-elles accentuées – dans l’édition Desclée de La nuit veille).
  4. (4) Jean-Yves Masson, « Armel Guerne, la résistance par le rêve », introduction à la nouvelle édition de La nuit veille, InTexte, 2006, pp. 15-16.
  5. (5) Édition définitive, Gallimard, 1941.
  6. (6) Et je songe ici, par excellence, aux travaux qui ne relèvent justement pas a priori de la « grande » littérature : quelques pages de L’Invention du monde d’Albert Bettex ou d’Afrique d’Emil Schulthess suffisent à l’éblouissement.